La cour de demain - Conversation entre les fondateurs du Lab-École - LAB-École
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La cour de demain – Conversation entre les fondateurs du Lab-École

Rassembler les trois cofondateurs du Lab-École, Ricardo Larrivée (RL), Pierre Lavoie (PL) et Pierre Thibault (PT), donne toujours lieu à de grandes conversations quand il est question d’école ou d’éducation. La cour ne fait pas exception. Discussion entre trois adultes qui n’ont pas oublié qu’ils ont été enfants. Cette conversation est tirée de la publication Penser la cour de demain.

Souvenirs d’enfance

P.L. Je me souviens qu’on jouait au soccer parce qu’il n’y avait rien d’autre à faire. On plaçait des roches pour faire les buts et on jouait sur l’asphalte. Je me demandais à quoi ça servait, pourquoi on avait mis de l’asphalte dans la cour alors qu’on était entouré de champs et de forêts. Mais on avait du fun. Par contre, on était juste deux équipes de sept ou huit joueurs. La majorité des élèves ne participaient pas aux matchs. Certains groupes de camarades s’en allaient dans un coin de la cour pour discuter et attendre que le temps passe.

R.L. Tu vois, ça, c’était mon genre ! Je passais beaucoup de temps avec des amis comme moi, peu sportifs, on se cherchait des petits coins tranquilles. On s’accotait contre la clôture et on placotait. Si on avait eu un peu de nature, un endroit pour s’assoir, un environnement relaxant, ça aurait fait mon bonheur.

P.T. C’est drôle que tu évoques ton souhait de t’assoir. Quand j’ai découvert ma cour d’école, c’est la première question que je me suis posée : où j’allais m’assoir, me déposer ?
J’avais devant les yeux une mer d’asphalte bordée d’une clôture de 20 pieds de haut. Je n’ai pas eu l’impression qu’on m’emmenait dans un univers bienveillant. Au contraire, j’ai eu ce sentiment que l’école, c’est rough, alors que mes parents m’ont toujours parlé de l’école avec enthousiasme. Mais lorsqu’ils m’y ont conduit pour la première fois, je me suis dit : « Ben voyons, ça marche pas ! »

R.L. C’est dommage, parce que la première impression est si importante !
Jusqu’à huit ans, j’habitais dans un quartier défavorisé. La cour était asphaltée d’un bout à l’autre. Il n’y avait pas d’arbres, pas de brindilles, pas d’activités, juste quelques lignes au sol pour jouer… et un climat de chicane.
Lorsqu’on a déménagé en banlieue, la cour de mon école était plus standard, avec des terrains de sport. Mais je n’étais pas parmi les sportifs. Donc, je n’ai jamais eu accès à une cour qui me faisait plaisir.

P.L. Une chose qui m’a marqué avec l’absence de nature, c’est quand il faisait chaud. On s’entassait tous dans le seul coin de la cour où il n’y avait pas de soleil. Il n’y avait pas d’arbre pour nous faire de l’ombre.

P.T. Planter un arbre, c’est pourtant un geste si beau. Et c’est durable.

Regards d’adultes

La vérité sort de la bouche des enfants. Écoutons-les !

P.L. Nous connaissons tous le proverbe « la vérité sort de la bouche des enfants ». Pourquoi ne leur donnons-nous pas la parole ? Pourquoi ne les écoutons-nous pas davantage lorsqu’ils nous parlent de leur cour d’école, ce lieu dans lequel ils passent tant de temps, dès le début de leur vie ?
Réinventer la cour implique de changer notre approche de conception et d’accepter que, en tant qu’adultes, nous n’ayons pas toutes les réponses ni tous les savoirs pour créer la cour dont les enfants ont besoin, la cour dans laquelle ils auront du plaisir.

R.L. Ce mot — plaisir — est central. S’il y a un endroit où ce plaisir doit être au rendez-vous, c’est bien dans la cour d’école. Chaque enfant est différent, a son propre tempérament. Cet espace doit donc être adapté aux différentes personnalités et offrir une liberté ! Une liberté de jouer, de discuter, de bouger… et même de ne rien faire. Après tout, à chacun sa manière de se vider la tête !

Chaque enfant est différent, a son propre tempérament. La cour d’école doit donc être adaptée aux différentes personnalités et offrir une liberté ! Une liberté de jouer, de discuter, de bouger… et même de ne rien faire. Après tout, à chacun sa manière de se vider la tête !

Ricardo Larrivée

P.T. Laissons l’enfant faire ce dont il a besoin, selon l’état d’esprit dans lequel il se trouve : grimper, s’assoir, rester calme, courir, imaginer…
Traditionnellement, les cours d’école québécoises ont privilégié le jeu collectif, comme le soccer, le basket… Ces jeux, bien entendu, ont toute leur importance. Mais ils ne rejoignent pas une majorité d’enfants. Par contre, les espaces qui y sont consacrés monopolisent la majeure partie de la cour. Ne devrait-on pas ouvrir le champ des possibilités, créer des zones variées, inventer un lieu polyvalent où chaque enfant, chaque caractère, chaque état d’âme sera comblé ? En somme, faire de la cour un espace équitable ?

R.L. Pour atteindre cette équité, il faut que l’enfant puisse faire des choix, qu’il puisse s’écouter pour vivre pleinement le moment de pause qui lui est donné. Peut-être voudra-t-il bouger en se démenant lors d’un match de soccer ou de basket. Mais il est possible aussi qu’il souhaite bouger autrement, sans devoir performer, gagner, marquer des points ou être bon. Simplement bouger. D’autres encore voudront être tranquilles, contemplatifs, seuls ou en groupe.

Humilité d’adultes et bonheur d’enfants

P.L. Un temps d’arrêt est nécessaire. Un temps pour observer les enfants, un temps pour comprendre comment ils profitent de leur cour. Interrogeons nos perceptions d’adultes. Regardons d’un autre œil les buttes de neige sur lesquelles les enfants aiment tant jouer, voyons les aléas de la météo comme autant d’occasions de jouer.
Laissons les enfants s’exprimer, rêver aussi. Leurs souhaits constituent la matière brute à partir de laquelle nous pourrons expérimenter et innover. Réinventons avec eux ce lieu sous-utilisé, optimisons cet espace qui est là, à portée de main, dans chaque quartier, dans chaque village. Essayons, testons, quitte à se tromper. Après tout, quelle innovation s’est faite sans essais, sans erreurs ?

Laissons les enfants s’exprimer sur leur cour d’école. Leurs souhaits constituent la matière brute à partir de laquelle nous pourrons expérimenter et innover. Réinventons avec eux ce lieu sous-utilisé, optimisons cet espace qui est là, à portée de main, dans chaque quartier, dans chaque village.

Pierre Lavoie

P.T. Ce que les enfants demandent, c’est plus de nature. C’est donc l’élément premier à implanter dans nos cours d’école. Les effets positifs des arbres, des fleurs, de la verdure, du potager sont documentés. N’avez-vous pas remarqué que, dans la nature, tout le monde est souriant ? Et si notre objectif de société était de donner à nos enfants, à nos enseignants et à nos éducateurs plus d’occasions de sourire ?
La nature induit de la beauté, du bonheur, des savoirs, des expériences. Bien sûr, dans une cour verte, il y aura aussi quelques genoux écorchés, mais les égratignures, la branche qui fait trébucher, l’herbe qui tache les vêtements font partie des expériences de la vie, c’est formateur. Vivre dans la nature — et avec la nature — ça s’apprend, comme on apprend à vivre en société, à lire, à compter, à collaborer.
Quand on écoute les enfants, on se rend compte que, bien souvent, leurs souhaits sont d’une simplicité désarmante. Ils veulent des arbres.
Imaginez si nous avions planté des arbres dans toutes les cours d’école du Québec il y a 50 ans… Chaque enfant d’aujourd’hui pourrait profiter d’arbres matures et majestueux, d’une cour ombragée qui contribuerait à réduire les ilots de chaleur. Il n’est jamais trop tard pour les bonnes idées. À plus forte raison si elles sont simples à réaliser.
Je me souviens aussi d’avoir entendu des enfants dire que ce qui leur ferait plaisir, c’est manger dehors.

R.L. Oui ! Pourquoi ne pas manger dehors ? Les sportifs avaleront leur lunch en dix minutes pour aller fouler le terrain le plus rapidement possible. Raison de plus pour leur offrir un espace qui leur permettra de vivre une expérience alimentaire positive, aussi rapide soit-elle ! Quant aux graines d’épicuriens, ils seront heureux de s’installer à une table, dans des gradins, sur une roche, sur un coin de gazon, à l’ombre d’un arbre pour prendre le temps de manger et, du même coup, échanger, socialiser. Et s’ils en ont l’occasion, ils iront certainement arroser le potager, le désherber, y apprendre la force fragile de la nature.

Aimer sa cour pour aimer l’école

P.L. Il ne faut pas oublier que, pour un enfant, la cour est l’attrait premier de l’école. La cour peut influencer son sentiment d’appartenance et peut-être même son appréciation de l’école. Comment faire ce constat sans poser les gestes qu’il commande, soit concevoir une cour qui renforcera l’attachement de l’enfant à son univers scolaire, une cour à l’image de l’enfant ?

R.L. En tant qu’adultes, nous cherchons constamment à améliorer notre environnement physique et social. Pourquoi serait-ce différent pour les enfants ?

P.L. Écouter les enfants, c’est se doter d’un savoir, de cette vérité qui leur est propre et qui ne doit pas être abandonnée sur le bord du chemin, surtout quand on pense qu’une seule cour d’école fait des centaines et des centaines d’heureuses et d’heureux !

Écouter les enfants, c’est se doter d’un savoir, de cette vérité qui leur est propre.

Pierre Lavoie

P.T. Des centaines d’enfants heureux qui passent des centaines d’heures dans cette cour ! Si l’on calcule le temps passé par un enfant dans la cour d’école pendant son parcours scolaire, qu’on multiplie ce temps par le nombre d’enfants qui fréquentent l’école sur une génération, on réalise alors que l’aménagement de la cour en fonction des besoins de l’enfant devient l’investissement le plus rentable que l’on puisse faire dans une école. La valeur ajoutée de cet espace est immense. Elle l’est d’autant plus si cette cour est ouverte à la communauté en dehors des heures de classe, ce qui est souhaité dans la philosophie du Lab-École.
Au Québec, nous avons la chance d’avoir un vaste territoire qui nous offre une nature riche et variée d’un bout à l’autre de la province. Chaque cour d’école peut s’ancrer dans son environnement particulier, se dotant d’une personnalité propre, d’une couleur locale forte. Pensons la cour d’école au bord du fleuve autrement que la cour au centre-ville, mais faisons en sorte qu’elles deviennent toutes les deux des lieux de plaisir et d’épanouissement pour les enfants qui y grandissent.

Chaque cour d’école peut s’ancrer dans son environnement particulier, se dotant d’une personnalité propre, d’une couleur locale forte.

Pierre Thibault

P.L. Le Lab-École aurait été une œuvre inachevée si nous n’avions pas pensé la cour. Chaque Lab-École doit avoir une cour innovante, mais chaque cour innovante n’a pas besoin d’un Lab-École pour exister. Avec du leadership, de l’audace et du bon sens, nous pourrions voir la cour de rêve des enfants devenir réalité dans chaque école du Québec.

À lire : Dévoilement de la publication Penser la cour de demain